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L’art à l’ère digitale : Rencontre avec le collectif d’art Obvious à la Maddy Keynote

Dans une série d’articles de 2017, nous vous évoquions les mutations opérées par le digital sur le monde de l’art, et les effets évoqués alors sont toujours d’actualité. L’art à l’ère digitale provoque d’un côté une révolution dans l’expérience de l’art : visites virtuelles de musées, numérisation et archivage, voire nouveaux types d’expositions « augmentées » sont autant de témoins d’un nouveau paradigme introduit par les évolutions technologiques dans l’expérience de l’art… En retour,  le digital a introduit des nouveautés modifiant le processus créatif artistique même : apparition de nouveaux outils d’expression via des logiciels de plus en plus perfectionnés, de nouveaux types d’œuvres sur des supports originaux, voire même d’œuvres originales créées par des intelligences artificielles de manière autonome… Aujourd’hui, c’est sur cette dernière mutation que nous revenons dans le cadre de notre rencontre avec Pierre Fautrel, du collectif Obvious à la Maddy Keynote 2019.

Hugo Caselles-Dupré, Pierre Fautrel et Gauthier Vernier, fondateurs du collectif Obvious

Bref rappel du contexte : en Octobre dernier, le collectif Obvious, composé de Hugo Caselles-Dupré, Pierre Fautrel et Gauthier Vernier provoque un séisme dans le monde de l’art lorsque leur œuvre, intitulée sobrement « Edmond de Belamy », initialement estimée entre 7 000 et 10 000$ est vendue lors d’une vente aux enchères chez Christie’s à 432 500 $. Caractéristique « justifiant » cet événement : le tableau a été produit par une intelligence artificielle.

1. Le Contexte

Obvious, c’est quoi ? 

On est avant tout un collectif d’artistes, qui cherchent à faire questionner le monde de l’art sur la place de l’artiste via les nouvelles technologies.

Pouvez-vous nous raconter l’historique qui a abouti à cette introduction chez Christie’s ?

Ce sont eux qui nous ont contacté ! Un beau matin on a reçu un mail nous demandant si ça nous dirait de faire une vente aux enchères, on a dit banco bien sûr !

Pierre Fautrel devant le portrait d’Edmond de Belamy vendu à la vente aux enchères de Christies du 25 Octobre 2018 à New York

2. La création artistique

Le GAN (Generative Adversarial Networks), qui est la technologie que vous utilisez au sein du collectif, est une opposition de systèmes : l’un créant des images en tentant de berner l’autre qui ne doit pas voir qu’il s’agit d’une création informatique mais penser qu’il s’agit d’une image originale, on peut le résumer comme ça ?

Oui c’est l’idée, le système créé des images qu’il confronte immédiatement avec des milliers d’autres pour décider si oui ou non cette production peut se faire passer pour une création du type de celles déjà existantes.

Pourtant, quand on regarde les « œuvres », on voit, nous humains, qu’elles sont floues, que le visage manque de détails par exemple. Est-ce voulu dans votre paramétrage ?  Car on se souvient du « next Rembrandt » en 2016 qui était apparemment produit lui aussi par une IA mais dont le détail était beaucoup plus fin…

En réalité c’est un peu plus complexe. Si vous reprenez le contexte du « Next Rembrandt », il y a des zones de mystères, quand on demande à regarder ce qu’il y a sous le capot l’accès nous est interdit. Aujourd’hui, il est quasiment certain que cette « œuvre » a été initiée par l’homme pour être peaufinée par l’assistance d’une « intelligence artificielle ». Le problème est que le concept même d’intelligence artificielle est assez flou (voir à ce sujet le récent livre de Luc Julia – cocréateur de Siri –  sobrement intitulé « L’intelligence artificielle n’existe pas » ou  l’article DigitalCorner présentant en détail ce qu’on peut considérer comme intelligence artificielle), et on peut y mettre tout et n’importe quoi. Notre approche est bien différente : c’est bien d’alimenter une base de données servant de modèle à un processus numérique pour proposer des nouvelles images. Les images sont volontairement floues car non altérées ensuite par un processus humain.

Aujourd’hui, vous présentez 11 portraits de la « famille Belamy » dans le cadre de ce projet, tous issus du même processus : vous sélectionnez une immense base pour alimenter l’IA qui va produire une œuvre à la fois en fonction de vos critères ?

L’arbre généalogique de la famille Belamy

Non, en réalité les 11 portraits finalisés que vous pouvez voir sont issus d’une même base de 15000 œuvres du XVIIe au XVIIIe siècle. Ces 11 portraits ont été sélectionnés par nos soins parmi la somme des images produites, et nous avons ensuite créé une fiction autour, en créant un arbre généalogique composé de ces portraits, en fonction de notre imaginaire et de l’histoire de l’art de la période…

Cette vidéo retraçant certaines des créations ayant abouties au portrait « Edmond de Belamy » permet d’avoir une idée du processus.

Sur le logo de « Obvious », on peut voir en logo un détournement de l’homme de Vitruve, avec à la place de l’homme un simple schéma en trait plein et au centre, ce qui semble être un cerveau humain. Qu’est-ce que cela représente réellement ? Finalement, c’est quand même vous, hommes, qui guidez la machine en l’alimentant d’œuvres, assez pour vous considérer comme artiste vous-mêmes ?

Le logo du collectif Obvious

C’est bien l’homme de Vitruve que nous avons choisi de détourner, l’idée n’est pas de faire de comparaison entre l’homme et la machine, mais c’est plutôt un hommage à Leonard de Vinci, le pionnier de l’utilisation de la science dans l’art. C’est le symbole du pouvoir de la science dans l’art, avec l’introduction de la perspective notamment, et notre logo cherche à lui rendre hommage, et à provoquer le parallèle avec l’usage de notre science de création à la faveur d’œuvre nouvelles.

Pour la question de qui est l’artiste, la « machine » ne fait que générer des images qui portent en elles des caractéristiques proches d’un courant pictural particulier. Elle ne choisit pas d’imprimer l’image, de l’encadrer dans un cadre doré, de la signer avec une formule, etc… C’est à mon sens cela l’acte de l’artiste, à savoir la volonté derrière l’œuvre de faire en sorte de poser les bonnes questions.

3. Si on prend un peu de recul… Selon vous, est ce qu’on peut parler du « Ganisme » comme d’un nouveau courant d’art comme on peut parler du cubisme ou du fauvisme ?

J’aimerais bien qu’un jour ce soit le cas, malheureusement je n’ai pas de boule de cristal pour le savoir, et ce n’est pas à moi de le décider. Mais effectivement le GAN est pour moi un nouvel outil de création comme on en a eu beaucoup dans l’histoire. J’aime faire le parallèle avec l’appareil photo à son arrivée. En 1850, les critiques communes qu’il suscitait étaient multiples: trop flou, trop technique, et trop fidèle à la réalité pour être le résultat d’une expression artistique… Aujourd’hui, la question ne se pose même plus de savoir si la photo est un art ou pas !

 

Pour conclure

Quelles sont les prochaines étapes ? La mise à disposition de la solution pour de la création autonome ?

Nous n’avons aucune ambition de réaliser un software permettant une démocratisation de la technologie parce que ça n’est pas notre métier et surtout parce que cela ne nous intéresse pas. On est plutôt sur des nouveaux travaux, pour réaliser de nouvelles séries d’œuvres, dans le but encore une fois de questionner l’art auprès des personnes. Avec cette vente aux enchères et la visibilité que cela nous a donné, nous avons touché le monde occidental, mais nous aimerions maintenant nous attaquer au monde asiatique. Nous nous intéressons à l’art asiatique traditionnel et travaillons actuellement à une série sur ce thème. Autre sujet de travail actuel, les peintures rupestres… Quand on s’y intéresse, on se rend compte que nous avons un patrimoine très riche au niveau mondial, et l’idée de faire le grand écart entre proto-art et technologies de pointe nous intéresse énormément…

Oeuvres exposées lors de la Maddy Keynote 2019: l’archevêque de Belamy et la Duchesse de Belamy, toutes deux signées de la fameuse formule mathématique à la base du procédé GAN

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