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Les fab labs : des tiers-lieux à l’origine d’une nouvelle révolution ?

Lors de l’édition 2019 de la Maddy Keynote, les visiteurs étaient amenés à se projeter dans une journée en 2084. Quelles seront les modifications profondes dans nos modes de travail et de consommations ? A cet exercice  de prospection, Neil GERSHENFELD, professeur au MIT et créateur du concept des fab labs, imagine des tiers-lieux dans chaque quartier, dans chaque ville, où les utilisateurs pourront concevoir, prototyper et construire des objets.

 

 

 

Retour sur un phénomène des fab labs qui continue de décoller en France et dans le monde.

Des endroits où fabriquer (presque) n’importe quoi

Neil GERSHENFELD à la Maddy Keynote 2019

 

Sortis des cartons du prestigieux Massachusetts Institute of Technology en 2001, les fab labs, pour Fabrication Laboratories ou laboratoires de fabrication, sont des tiers-lieux qui mettent à disposition des utilisateurs un ensemble de machines, d’outils et de logiciels de manière collaborative. Les tiers-lieux, à l’image des espaces de coworking, des workcafés ou des civic labs sont des lieux hybrides entre domicile et travail qui permettent plus de partage de ressources, de compétences et de savoirs entre les utilisateurs.

Neil GERSHENFELD, père spirituel des fab labs, lors de la conférence « How to make (almost) anything » à la Maddy Keynote 2019

 

C’est avec cette philosophie que les fab labs ont été créés, à la jointure entre les makerspaces et les hackerspaces, entre artisanat local et ingénierie. Pour structurer ces lieux et construire un référentiel commun, des Fab Modules ont été introduits. Ces modules représentent un catalogue de base des équipements que le fab lab doit proposer : imprimantes 3D, découpes laser, banc d’essai électronique, fraiseuses… En plus d’une quinzaine de machines de base, des logiciels pour la plupart open source et libre de droits viennent compléter cette palette. Des partenariats ont aussi été conclus avec Autodesk et Solidworks, deux des principaux logiciels de CAO (conception assistée par ordinateur) pour le design 3D d’objets.

 

 

Au-delà de cette base d’équipements, pour être reconnu comme un fab lab, le lieu doit respecter une charte qui définit les grands principes d’utilisation de ces labs communautaires : la Fab Charter. Entre autres, cette charte prévoit que les designs, procédés et inventions développés dans un fab lab puissent être protégés et vendus par leur inventeur. La charte garantit également que des plages horaires soient prévues où l’accès au lab est gratuit et ouvert à tous. La collaboration au réseau global des fab labs est également une pierre angulaire du mouvement, l’objectif étant de partager dans un réseau mondial les connaissances et les bonnes pratiques.

 

A travers le monde, il y a au total plus de 1500 fab labs reconnus en février 2019, regroupés et organisés autour de la Fab Foundation. Depuis 10 ans, le nombre de fab labs a quasiment doublé tous les deux ans. Neil GERSHENFIELD compare même cette croissance avec la loi de Moore. Cette loi autour de la puissance de calcul informatique, introduite par Gordon Moore en 1975, prédit que le nombre de transistors dans un microprocesseur double tous les 2 ans. Grâce à cette montée en puissance, le développement informatique à partir des microprocesseurs a rendu possible la révolution numérique actuelle. S’il est encore osé de faire le parallèle entre le développement des fab labs et la loi de Moore, cela démontre néanmoins le dynamisme de ce réseau à destination des makers. On se dirige donc vers des fab labs omniprésents dans le monde de 2084 ?

Avec près de 345 fab labs recensés, la France n’est pas en reste et est le deuxième pays avec le plus de fab labs au monde, juste après les Etats-Unis. L’Artilect, fab lab toulousain, a été le premier lieu reconnu comme fab lab en France en 2009 et compte plus de 1000 membres actifs. C’est d’ailleurs à Toulouse qu’a eu lieu en 2018 la Fab14, 14ème rencontre de la communauté internationale des fab labs. Ces rendez-vous annuels sont des temps forts de partage de bonnes pratiques des modes collaboratifs. Ce sont aussi des moments privilégiés d’acculturation du grand public à ces lieux d’innovation et de fabrication numérique encore peu connus.

Si l’engouement pour ces lieux est bien là, un business model robuste reste à trouver

Pour survivre financièrement, les fab labs français, souvent construits autour d’une association, trouvent une source de revenus grâce aux cotisations de leurs adhérents. Certains fab labs se différencient en proposant la location de leurs machines pour rentabiliser les coûts d’installation. Mais il est fréquent pour les fab labs français de financer leurs équipements grâce à des subventions venant d’une mairie ou d’un conseil départemental voire régional. Pour autant, dans un contexte de réduction des dépenses des collectivités locales, les fab labs se retrouvent exposés financièrement. Certains fab labs ont d’ailleurs été contraints à la fermeture, souvent malgré une bonne affluence et des adhérents passionnés.

Des programmes d’aides à l’échelle nationale existent pour appuyer ces lieux. Par exemple en 2014, 2,2 millions d’euros ont ainsi été distribués dans le cadre d’un appel à projet d’aide au développement des ateliers de fabrication numérique. Le label French Tech finance aussi directement certains labs, qui ont souvent un rôle d’incubateur pour les start-ups.

Pour autant, les fab labs multiplient les initiatives et les partenariats pour dégager des sources de revenus. A l’image de l’Albilab fin 2015, certaines associations utilisent le crowdfunding pour financer l’achat de matériels. Le faclab de Gennevilliers et le De Vinci FabLab(W) montrent également les synergies possibles entre le monde académique et les fab labs et proposent de nombreux workshops et ateliers de formation. Les entreprises recherchent aussi des partenariats, en ayant bien identifiées le potentiel d’innovation de ces lieux. C’est, entre autres, le cas de Leroy Merlin, qui finance et porte le makerspace de la Station F à Paris, le plus grand campus de start-ups au monde. En 2006, la société TechShop est crée dans la Silicon Valley : l’idée est d’ouvrir des makerspaces mais en tant qu’entreprise commerciale et de générer du profit grâce aux abonnements de ses membres. Après un succès certain et l’ouverture d’une dizaine d’antennes dans le monde, la société a été contrainte de mettre la clé sous la porte en 2018. Avec des abonnements mensuels pouvant atteindre plus de 150$, les offres n’adressaient plus que les porteurs de projet et les start-ups, avec une barrière de prix trop élevée pour les amateurs.

Si ces lieux n’arrivent pas systématiquement à trouver les ressources économiques pour perdurer, ils dégagent pour autant de la valeur en créant un dynamisme local autour de l’innovation. Ces lieux participent aussi activement à l’open-innovation du territoire pour créer un écosystème participatif favorable aux projets. Via ces financements, les collectivités et les pouvoirs publics améliorent ainsi l’attractivité de leur territoire.

La fab city : l’extension du fab lab à l’échelle de la ville pour plus d’autosuffisance

Et si les fab labs s’implantaient dans tous les quartiers d’une ville ? Des dynamiques de collaboration se mettraient en place sur une base commune d’outils de communications et d’événements. Des acteurs multiples participeraient à cet écosystème de création et d’innovation : des associations citoyennes aux freelances en passant par des start-ups et des industriels. Ce concept porte un nom : la fab city.

Au point de départ de la fab city, il y a un constat mondial : d’après les projections de l’ONU, 75% de la population vivra dans des villes en 2050. Si cette urbanisation grandissante s’accompagne de nombreux challenges, elle présente aussi une opportunité de changer les modes de consommations. De ce raisonnement, le maire de Barcelone lance en 2014 le Fab City Challenge : d’ici 2054, l’objectif pour les villes est de ne consommer que ce qu’elles produisent. En janvier 2019, 28 villes adhéraient à cette initiative conjointe entre le MIT, la Fab Foundation et la ville de Barcelone. En France : Paris, Toulouse, Brest, la région Occitanie et la région Auvergne-Rhône-Alpes ont rejoint ce réseau fédéré par la Fab City Foundation.

Vers un changement des modes de production et des circuits de consommation
Source : fab/city

Dans le modèle de production actuel, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la phase de production, les biens nécessitent d’être transportés sur de longues distances avant d’être consommés, puis finalement jetés ou éventuellement recyclés. Dans la ville, les produits entrent puis ressortent sous forme de déchets : c’est le modèle « Product in / Trash out ».

 

Les membres de la Fab City Foundation envisagent une alternative moins carbonée à ce modèle : le « Data in / Data out ». En plaçant au centre de la démarche l’économie circulaire, les circuits-courts et le partage d’informations, la Fab City Foundation imagine des villes autosuffisantes grâce à une production locale assurée à partir de matières premières recyclées. Le transport des matières, des produits et des déchets reste alors à une échelle locale plus respectueuse de l’environnement. En revanche, le partage de l’information, de la connaissance, des designs et des codes s’effectue à une échelle mondiale en créant un réseau de partage des connaissances. La fab city présente une démarche structurée autour de valeurs et un objectif commun, résumés dans le manifeste de la fab city. C’est une proposition alternative et collective aux modèles de smart cities.

Une production plus locale et un partage de l’information plus global
Source : fab.city

 

 

La fab city, c’est avant tout une stratégie commune et participative qui est adaptable aux problématiques et aux contextes locaux dans laquelle les fab labs sont centraux pour réussir la transition énergétique et environnementale des villes vers un modèle plus autosuffisant et résilient.

 

 The consumer becomes a producer that consumes what he produces

 

 

Le consommateur devient un producteur qui consomme ce qu’il produit 

Neil GERSHENFELD à la Maddy Keynote 2019

 

Sources :

www.maddykeynote.com

fabfoundation.org/

www.makery.info/

fab.city/#global-initiative

fabcity.paris

www.lemonde.fr/sciences/article/2018/01/18/la-loi-de-moore-est-elle-morte_5243526_1650684.html

atelier.bnpparibas/life-work/article/fablabs-quete-business-model-perenne

Crédits photos :

www.maddykeynote.com/edition-2019

 

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