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Retour sur 5 ans d’initiative “French Tech” et évaluation de ses perspectives d’avenir

Lancée officiellement à l’automne 2013 par Fleur Pellerin, alors ministre déléguée chargée des PME, de l’innovation et de l’économie numérique, la « French Tech » avait pour ambition de développer la croissance et le rayonnement des startups numériques françaises. Le 1er Février dernier, celle qui est aujourd’hui managing partner et fondatrice de Korelya Capital revenait fièrement sur cette initiative lors de la 3ème édition de la Maddy Keynote, le sommet annuel de l’innovation organisé par Maddyness. Alors, la French Tech est-elle devenue autre chose qu’un succès de communication? Point de situation sur l’initiative 5 ans après son lancement et tour d’horizon de ses perspectives d’avenir.

 

L’impulsion d’origine

Fleur Pellerin lors de la 3ème édition de la Maddy Keynote

Comme le soulignait Fleur Pellerin en ouverture de la Maddy Keynote le 1er février dernier, l’idée initiale était avant tout d’opérer un changement dans les mentalités et permettre à la France d’être reconnue non plus simplement comme « le pays du luxe, du foie gras et du TGV » mais comme celui du numérique.  Concrètement, l’annonce d’origine de Novembre 2013 donnant corps à cette initiative “French Tech” comportait un label de promotion des territoires avec la création de « Métropoles French Tech » (voir notre article bilan sur cette initiative), 200 millions d’euros investis par l’Etat dans des initiatives privées (qui deviendra effectif pour les accélérateurs français en Décembre 2014 sous le nom « French tech Accélération ») et 15 millions d’euros pour renforcer l’attractivité de la France vis-à-vis du numérique à l’international. En parallèle, le gouvernement Ayrault travaillait sur l’optimisation de l’environnement réglementaire et fiscal à destination des startups en France, et David Monteau prenait en charge la direction de la mission French Tech, soit la partie opérationnelle du projet.

Dès les premières réalisations, l’écosystème s’est emparé de cette initiative gouvernementale pour en faire un véritable succès de communication.  Au mois d’Avril 2014, le « Pass French Tech » venait compléter la panoplie initiale afin d’aller plus loin dans l’accompagnement des entreprises en proposant une aide pour favoriser le développement du financement, de l’innovation, de l’intégration internationale, du business development et de la visibilité pour une liste de start-ups sélectionnée. En Mai, la « Bourse French Tech » de la BPI, d’un montant allant jusqu’à 45000€, était lancée avec comme objectif d’aider les entreprises innovantes dans leur phase de lancement pour régler les premières dépenses.

 

Une accélération et une internationalisation du mouvement

Axelle Lemaire, en reprenant l’initiative en Avril 2014 sous le gouvernement Valls I, bénéficiait d’un budget de 15 millions d’€ pour développer le volet événementiel. Elle lança ainsi en mai le festival de la French Tech, permettant de rendre encore plus visible le mouvement en France et à l’international, en permettant notamment de présenter les startups sélectionnées à des investisseurs ou des journalistes étrangers.

Axelle Lemaire aux rencontres internationales de la French Tech

L’opération séduction internationale prenait un tournant conséquent notamment au SXSW à Austin avec un « French Tech Club », puis à New York en Juin avec l’événement « French Touch ». Au-delà de ces événements, la création de « French Tech Hubs » à l’international permettait de donner corps à l’initiative en dehors du territoire français. Celle-ci était alors présente à Londres, Singapour, Seoul ou Tel Aviv via l’organisation de réseaux de communautés d’entrepreneurs et d’investisseurs dans ces villes afin d’accélérer le développement des start-ups françaises souhaitant s’y implanter. Réciproquement, afin d’attirer les jeunes entrepreneurs étrangers (de moins de 35 ans) sur le territoire français, l’équipe lançait en mai 2015 le « French Tech Ticket », dispositif proposant de faciliter l’arrivée de talents en donnant un titre de séjour d’un an aux sélectionnés ainsi qu’à leur famille, une bourse de 1500€ par mois, une aide à l’installation et l’hébergement de l’entreprise dans un incubateur ainsi qu’un accompagnement pour les formalités administratives.

En Juin 2017, ce dispositif était complété du « French Tech Visa » destiné à offrir non seulement aux entrepreneurs mais aussi aux employés d’une startup identifiée par le gouvernement ou aux investisseurs un titre de séjour renouvelable de quatre ans pour venir vivre et travailler sur le sol français.

Pour poursuivre l’idée initiale des « Métropoles French Tech », les ministres Macron et Lemaire renforçaient en Juillet 2016 le maillage territorial avec la création d’un système de « Réseaux Thématiques French Tech » pour regrouper les expertises de manière cohérente sur le territoire, en dressant une carte de France des régions spécialisées dans un thème d’expertise donné.

 

Une amorce de retour aux origines de la mission

Mounir Mahdjoubi, secrétaire d’État chargé du numérique

L’arrivé de Mounir Mahdjoubi, remplaçant d’Axelle Lemaire au poste de secrétaire d’Etat chargé du Numérique et de l’innovation après l’interim de Christophe Sirugue, marque un retour à une des missions premières de l’initiative, à savoir faciliter l’émergence de start-ups sur le territoire. En Novembre 2017, son équipe lançait ainsi un questionnaire en ligne destiné à recueillir et identifier les problématiques persistantes rencontrées par les entrepreneurs afin de les résoudre au plus vite, faisant écho aux travaux initiaux de l’équipe de Fleur Pellerin et du gouvernement Ayrault. Le mois de Février 2018 permettra d’analyser de manière exhaustive ces retours et préciser les axes de travail. En parallèle, l’initiative « French Tech diversité », initiée sous Axelle Lemaire et étoffée par Mounir Mahdjoubi (qui a pu faire doubler son budget), doit cibler l’accompagnement des personnes issues de quartiers populaires ou en situation d’emploi difficile à quitter, là encore dans l’optique de lever les possibles freins à l’éclosion d’initiatives sur le territoire. Le renouvellement de l’équipe doit également permettre de mettre en avant des thématiques jusque-là secondaires comme l’énergie, la santé, les seniors, la cybersécurité, les transports, dans le prolongement des travaux précédents. Le départ en Décembre 2017 du directeur historique de la mission French Tech devrait être le prétexte à une remise à plat des différents projets pour les trier et exploiter au mieux les plus prometteurs tout en arrêtant les moins intéressants.

 

Point d’étape à 2018 : une initiative à la réussite indéniable mais à la portée insuffisante

Aujourd’hui, toutes ces initiatives semblent porter leurs fruits. 274 startups dans la délégation française à l’Eureka Park du CES 2018, Emmanuel Macron se qualifiant comme « président de la startup nation », les entrepreneurs propulsés au rang de rock stars : la vague French Tech a indéniablement réussi sa mission de communication. Selon David Monteau, ex-directeur de la mission et donc grand acteur de la continuité malgré la succession des ministres et des gouvernements, « l’écosystème français est celui qui s’est développé le plus vite en Europe ». Pour Fleur Pellerin, le succès se mesure à la notoriété du mouvement à l’étranger mais aussi au changement visible d’aspirations des élites françaises : si auparavant des entreprises comme Ernst & Young, Arthur Andersen et Procter & Gamble attiraient majoritairement les diplômés des grandes écoles, aujourd’hui entre 20 et 35% des étudiants veulent créer leur entreprise. La French Tech a en partie participé à ce changement des mentalités et du rapport au risque et à l’échec en France.

Si l’initiative doit poursuivre ses missions, notamment accélérer la collaboration entre les start-ups et les ETI, augmenter le nombre de femmes dans la tech, ou encore renforcer les liens avec le monde académique, ses limites inhérentes sont régulièrement pointées du doigt.

La principale limite concerne la difficulté française à trouver des financements à la hauteur des levées de fonds outre-Atlantique, voire outre-Manche. Trop peu de startups françaises peuvent revendiquer avoir pu dépasser le plafond de verre des levées de fond à 100M€, quand les britanniques ont enregistré 8 opérations entre 100 et 500 millions d’euros de levée de fonds en 2017. En parallèle, les critiques à l’encontre du modèle d’une French Tech « sous perfusion » se font entendre, dont celle menée par le conseil d’analyse économique dont le prix Nobel de l’économie Jean Tirole en 2016 dans le rapport « Renforcer le capital risque ».

Il s’agit désormais non pas de financer directement ces startups, mais de poursuivre l’évangélisation de l’écosystème français à l’international et de favoriser la venue d’acteurs tiers permettant la faisabilité de ces levées de fond : les fonds d’investissements et business angels. Le combat à mener pour la French Tech n’est donc plus forcément d’aider à créer des startups, mais d’aider à créer des licornes, soit des jeunes pousses valorisées à plus d’un million de dollars, et ce en favorisant la venue d’investisseurs de dimension suffisante. Les mastodontes américains et chinois qui arrivent ont une énorme avance en la matière et se développent déjà sur des marchés comptant des centaines de millions de consommateurs. Il apparaît nécessaire de créer des alliances territoriales et des partenariats publics / privés pour permettre à nos startups de rivaliser et d’accéder plus facilement à un nombre plus élevé de consommateurs.

 

Le temps est-il venu pour une « European Tech » ?

L’idée semble faire son chemin : Karima Delli, député européenne, présentait par exemple le 1er Février à la Maddy Keynote l’initiative « European Startup prize for mobility », prix européen dont la start-up gagnante bénéficiera d’un accompagnement sous forme d’études de déploiement financées par le BCG, d’aide au déploiement via une assistance juridique de cabinets d’avocats et de rencontres avec des investisseurs, entreprises, collectivités… Au-delà de ce type d’initiatives, la création d’un véritable projet européen global et cohérent doit passer par un travail de collaboration et de simplification administrative inter-étatique jamais opéré. Il permettrait aux entrepreneurs de lancer leurs initiatives plus facilement sur un territoire comptant quelques 500 millions d’habitants. Si le renouveau de l’Union Européenne voulu par le président français semble être l’occasion de lancer un tel programme, l’ampleur de la tâche et les difficultés chroniques de l’Union à s’entendre sur des travaux de coopération d’ampleur conséquente ces dernières décennies peuvent rendre sceptique sur la faisabilité d’une telle initiative. Le potentiel européen est pourtant indéniable, les études récentes comme celle faite par Wavestone “Europe is Deep Tech” le montrent. Seul le temps nous permettra de voir si cette coopération est possible ; ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons espérer voir se développer des « GAFA » de ce côté de l’Atlantique.

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