Les NFT : une technologie au potentiel révolutionnaire, mais qui peine à concrétiser

Après la frénésie des ICO (Initial Coin Offering) en 2017, l’année 2021 fut celle des NFT. Galvanisés par un marché des cryptomonnaies haussier, les projets de NFT se sont multipliés jusqu’à atteindre l’absurde, tant par leur valorisation que leur contenu.

Illustration (agrandie) d’un NFT “Pixel rouge” en vente pour la somme de 255Ξ Ether.

De manière prévisible, la retombée des cours a également réduit l’exposition médiatique des NFT, sans pour autant assécher les ventes de ces derniers, loin de là. A présent que se sont calmées l’euphorie des early adopters et la véhémence des détracteurs, il est plus simple de prendre du recul sur cette technologie et son exploitation, pour évaluer la valeur ajoutée des NFT, si tant est qu’il y en ait !

Avant de disséquer les utilisations qui en sont faites, une brève définition des NFT s’impose.

Ce que les NFT ne sont PAS

L’acronyme NFT signifie Non Fungible Tokens, soit tout jeton n’étant pas fongible. À l’opposé de monnaies fongibles dont les unités sont parfaitement interchangeables (e.g. l’euro €, le Bitcoin ₿), les NFT sont par définition uniques. Chacun d’entre eux est défini par un identifiant unique et un ensemble de métadonnées dont les valeurs sont attribuées aléatoirement.

Par exemple, voici les métadonnées du NFT N°9053 de la collection BAYC

Il est également possible de renseigner un lien vers un média. Voici vers quoi renvoie la clé “image” de notre exemple :

Il est essentiel de distinguer le NFT du media vers lequel il peut pointer. Des NFT différents peuvent ainsi pointer vers une même image, si la valeur de leur propriété “image” est identique. L’intérêt des NFT n’est donc absolument pas de “posséder” une image soi-disant unique.

Il est plus pertinent d’imaginer les NFT comme une représentation d’éléments réels ou virtuels, à la manière des contrats ou titres de propriété. La nomenclature de ces titres de propriété est définie par les communautés open-source de chaque blockchain majeure via des standards. Cela permet d’assurer leur cohérence et interopérabilité. Le secteur est notamment fortement influencé par Ethereum et ses deux standards de NFT 1155 et 721.

Ces titres de propriétés blockchain-native bénéficient donc pleinement des avantages de la Blockchain : transparence, immutabilité et a priori sécurité (nous revisiterons ce point plus tard !).

Reste à voir si leur utilité réelle dépasse la simple spéculation financière.


Il n’y a pas débat, les NFT sont définitivement (f)utiles !

À présent débarrassés de la croyance que les NFT ne sont que des images de qualité artistique discutable, explorons quelques-uns des cas d’usage qui reviennent souvent dans le discours pro-NFT :

Reprendre le contrôle de sa vie privée numérique, avec L’Identité Souveraine

L’érosion croissante de la vie privée sur Internet est la conséquence logique de l’éparpillement de nos informations sensibles sur Internet sans que nous, simples utilisateurs, n’y maitrisons quoi que ce soit.

Mais grâce aux technologies des registres décentralisés, notamment la Blockchain, un nouveau paradigme de gestion de l’identité numérique est possible. Grâce aux concepts de Decentralized Identifier Documents (DID) et Self-Sovereign Identity (SSI), l’utilisateur reprend le plein contrôle de ses données sensibles, ces dernières étant stockées et chiffrées sous forme de NFT sur une wallet auquel lui seul a accès.

Cette wallet contient ainsi des “attributs d’identité” de son propriétaire (âge, genre, adresse, type de permis de conduire, etc.). Ces dernières sont extraites de “preuves”, et certifiées par les entités compétentes. Une “preuve” peut être un passeport, un permis de conduire, un extrait d’acte de naissance, ou tout autre document du quotidien. Chacune de ces “preuves” serait un NFT respectant une nomenclature définie par les autorités ou services compétents.

Schéma d’utilisation d’Identité Souveraine

Selon son besoin d’authentification, l’utilisateur peut ainsi choisir de ne partager que le strict minimum d’information nécessaire au service qu’il souhaite utiliser. Par exemple :

  • Afin de bénéficier d’aides étudiantes, l’utilisateur peut faire vérifier son statut d’étudiant.
  • Pour accéder à des services avec restrictions d’âge, l’utilisateur peut faire vérifier qu’il a l’âge requis, sans pour autant communiquer son âge exact.
  • Afin d’ouvrir un PEA, l’utilisateur peut faire vérifier que son domicile fiscal est en France, sans pour autant communiquer son adresse exacte.

Plutôt que de collecter des informations sensibles dans des bases de données centralisées susceptibles d’être commercialisées ou piratées. Les entreprises et entités n’accéderaient plus qu’à des morceaux choisis des NFT de leurs utilisateurs, prouvant qu’ils respectent les conditions nécessaires pour bénéficier de leurs services.

Bien que l’effort de développement, standardisation et réglementation pour y arriver est titanesque. Une nouvelle manière de gérer nos informations personnelles, plus respectueuse de nos vies privées, est absolument possible.

Simplifier le respect de la propriété intellectuelle

La propriété intellectuelle des œuvres numériques est un de ces casse-têtes numériques a priori insolvables. Comment empêcher l’exploitation non-rémunérée d’œuvres sans pour autant tomber dans l’interdiction créaticide ? Via un système d’évaluation des demandes d’atteinte aux droits d’auteur qui ne soit à la merci des géants de l’industrie ?

Image de wayhomestudio

Les NFT peuvent aider à simplifier ce micmac comme suit :

  • Définir un standard de NFT pertinent pour chaque type de contenu médiatique : ce standard contiendrait à la fois les informations d’identification du contenu, permettrait de contractualiser l’exploitation du contenu, et pourrait même servir d’adresse pour récolter les bénéfices de ladite exploitation.
  • Relier chaque contenu médiatique à un NFT (e.g. Un NFT pour représenter Thriller de Michael Jackson) contrôlé par le distributeur du contenu ou quelconque autre entité pertinente.
  • Un artiste souhaitant exploiter Thriller selon un ensemble de paramètres (durée, support d’exploitation, rémunération, etc.) en fait la requête auprès du distributeur.
  • Le distributeur accepte ou non la demande d’exploitation. Une acceptation générerait une “preuve” qui peut être stockée dans l’identité décentralisée de l’artiste.
  • L’artiste produit son propre contenu médiatique incorporant Thriller et le publie sur la plateforme de son choix. En cas de vérification de la part de la plateforme, l’artiste pourra fournir sa preuve d’exploitation.

Les NFT sont une formidable opportunité pour faire évoluer l’outillage sur lequel repose le droit de propriété intellectuelle, pour l’adapter aux nouveaux modes de consommation, création et réutilisation des contenus artistiques.

Néanmoins, le chantier à entreprendre est énorme, tant par sa taille que sa complexité légale, matérialisée par les différences des droits d’auteur nationaux. Le défi est donc immense pour proposer un standard de NFT modulable qui satisfasse l’ensemble des parties prenantes, tout en s’adaptant aux subtilités des textes de loi.

Réguler les marchés secondaires des biens numériques

Les NFT sont également une lueur d’espoir pour les marchés secondaires de biens dématérialisés :

Les biens dématérialisés à usage unique tels que les tickets de concert sont trop souvent accaparés par les “scalpeurs”. Ces professionnels se donnent à cœur joie de revendre leur stock de tickets à des prix aberrants. La représentation de tickets sous format de NFT et la publicité des Blockchains permettent de vérifier et limiter la quantité de tickets possédés par chaque adresse.

Cela permet assurément de décourager les scalpeurs occasionnels, mais certainement pas les plus motivés. Avec un peu de débrouille, un scalpeur réussi à réussi à accaparer 330 NFT mis en vente par Adidas, en contournant la limite de 2 NFT maximum par adresse. L’opération aura coûté 94Ξ Ether pour un bénéfice théorique de 300Ξ Ether, soit plus de 500.000 € à l’heure où ces lignes sont écrites.

À la suite de cette expérience, de nouvelles manières de revendre les NFT ont vu le jour : il est désormais possible de distribuer des NFT sur des protocoles qui en permettent la revente, mais pas à profit ! Il n’y a donc aucun intérêt pour les scalpeurs d’intervenir sur ces plateformes.

Un ticket acheté puis revendu via le protocole GET

Quant aux bien dématérialisés durables (e.g. musiques, films, jeux-vidéo, etc.), en permettre la revente via des protocoles de NFT similaires permettrait de créer un marché secondaire aujourd’hui inexistant. En effet, les éditeurs offrent rarement le moyen de transférer votre contenu médiatique à autrui contre rémunération, préférant que tout le monde mette la main à la poche.

On peut cependant imaginer un modèle économique où les éditeurs récupéreraient un pourcentage sur chaque revente de bien dématérialisé, créant ainsi un véritable intérêt financier pour les éditeurs.

Et ensuite ? Sécuriser, harmoniser, convaincre.

Malgré des années de développement et des cas d’usage affirmés, les NFTs n’en sont encore qu’à leurs balbutiements.

Cybersécurité et NFT, une jungle qui reste à défricher.

Être aux premières loges d’une nouvelle technologie signifie souvent faire les frais de sa jeunesse, et les NFTs n’y font pas exception. Le déploiement et fonctionnement des NFT reposent sur des smart-contracts, des programmes s’exécutant sur la Blockchain. Ces derniers sont théoriquement immutables : un smart-contract déployé ne peut être modifié que si son auteur en avait anticipé l’éventualité.

L’immutabilité est un facteur d’attractivité pour certains, car elle offre la conviction que les règles d’exécution du contrat ne changeront jamais. Cependant, cela signifie également que toute erreur de conception ou faille de sécurité fatale est définitive. Parmi les tristes nombreux exemples, le projet de NFT AkuDreams qui a malencontreusement “verrouillé” plus de 11.500Ξ Ether (soit 18 millions d’euros à date) à cause d’une erreur de conception dans le code censé gérer le remboursement de paiements.

Les bonnes pratiques de programmation de smart-contracts et NFT progresseront certainement, au pas des erreurs et des gains d’expérience des programmateurs. Mais le prix à payer pour ces erreurs et définitivement plus élevé que ce à quoi nous sommes habitués. Et qui sait, peut-être que ce risque se révélera rédhibitoire pour le développement de l’industrie.

L’éternelle bataille des standards

Comme pour tout secteur à fort potentiel, la bataille pour s’imposer comme standard des NFT fait rage entre les entreprises/protocoles. Entre le géant Ethereum dont les standards NFT dominent aujourd’hui le marché, et des centaines d’outsiders qui proposent chacun leurs propres protocoles, il est difficile pour une entreprise ou autorité publique de se projeter à long terme quant au choix d’une technologie de Blockchain, et donc un standard NFT.

Cette ébullition technologique favorise assurément le développement technologique, chaque protocole souhaitant faire plus, moins cher, et plus sécurisé que ses concurrents. Mais l’incertitude qui en résulte freine notablement l’adoption des NFT à très grande échelle.

Seuls les plus grandes consortiums ou entreprises, peuvent se permettre de prendre l’initiative de ces choix technologiques. Parmi les exemples marquants, le consortium Aura qui regroupe plusieurs acteurs du Luxe et qui utilise la Blockchain Quorum, ou encore le consortium ORCHESTRA qui anticipe les futures problématiques de mobilité en se basant sur IOTA.

Ce qu’il faut en retenir

Dans ce secteur en constante ébullition, les collaborateurs de Wavestone se tiennent au fait des évolutions technologiques de la Blockchain. Cette veille technologique aboutit chaque année à notre Radar des start-ups Blockchain et Crypto, et à la formalisation de nos convictions autour de certaines problématiques via nos Livres blancs.

Quoi que l’on puisse penser des NFT, des développeurs et entreprises déploient de réels efforts pour convaincre de leur utilité. Vous aurez remarqué que tous les cas d’usage présentés dans cet article ambitionnent de profondément révolutionner leurs secteurs, et en conséquence, notre quotidien.

Il y a peut-être là un indice quant à la fin du débat sur l’utilité des NFTs. Ce dernier s’effacera graduellement au fur et à mesure que la technologie deviendra une réussite évidente, intégrée à notre quotidien au point où nous n’avons pas besoin de la connaître pour en profiter, ou a contrario, une énième mode technologique portée par la spéculation quant aux cryptomonnaies.

Bibliographie

[1] Ethereum Improvement Proposals

[2] NFT Transaction Activity Stabilizing in 2022 After Explosive Growth in 2021

[3] The future of Decentralized Identity: SSI vs NFTs.

[4] NFT Are Much More Than Just Jpegs – Deep Dive Into NFT Ticketing With GET Protocol

[5] Akudreams sees 34 million locked away forever in blockchain limbo

[6] OpenSea collaborates with Check Point Research to improve NFT security

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